Rencontre avec Marie Hechtermans : un regard neuf et pétillant sur la médecine du sport et l’apnée
- Marie-Lorraine Weiss
- il y a 19 heures
- 7 min de lecture
On s’attendrait presque à voir arriver un médecin en blouse blanche, un peu austère, lunettes en écaille et jargon technique saturé de consonnes. À la place, on découvre Marie Hechtermans : figure lumineuse d’un enseignement universitaire moderne, atypique, portée par une curiosité insatiable. Une personnalité pleine d’humour, un esprit vif, et une passion communicative pour les mystères du corps humain sous l’eau, les activités sportives et artistiques.
Jeune médecin du sport, spécialisée en médecine subaquatique et hyperbare, elle enseigne à la Haute École Libre de Bruxelles Ilya Prigogine (HELB) et à l’ULB. Elle fait partie de ces rares experts en Belgique capables de poser un regard scientifique, documenté et nuancé sur l’apnée sportive et récréative.
Et quand on lui demande de se présenter, le ton est immédiatement donné : un jour, elle deviendra sirène. Ou mieux : Ursula. « Je me demande pourquoi on fait toujours des sirènes. Moi je voudrais devenir Ursula. Des tentacules, personne n’a jamais fait ça. Ce serait trop bien. » Elle rit, puis ajoute : « J’aimerais bien aller faire mon niveau 1 de mermaiding parce que je trouverais ça trop cool de pouvoir dire aux patients : je suis une sirène. Si le médecin du sport est sirène, ça se la pète un petit peu. Sirène niveau 1. » Elle a découvert qu’il existait même « des gens qui faisaient de la pole dance sous l’eau ». Conclusion logique : « Un poulpe qui fait de la pole dance sous l’eau, ça manque sûrement. »
Un parcours sportif hors norme
Son CV athlétique est, à lui seul, un roman : escrime à niveau compétitif, ballerine professionnelle pendant dix ans, patin artistique (« j’étais plus patin que artistique »),
powerlifting et haltérophilie à niveau compétitif durant huit ans et, dernièrement, la boxe.
Elle éclate de rire : « Il est peut-être temps doucement d’arrêter de faire de la compétition et de commencer à faire juste des trucs pour le fun. Sirène / poulpe au niveau compétitif, ça va être drôlement plus compliqué. »

Du cabinet médical à la passion pour l’apnée
L’intérêt de Marie Hechtermans pour le monde subaquatique ne date pas d’hier.
« Au départ, moi je suis tombée dans la médecine de plongée quand j’étais toute petite parce que mon oncle — Guy Vandenhoven, ndlr — est médecin subaquatique et hyperbare », raconte-t-elle. Petite, elle l’accompagnait pendant ses études et « gribouillait les résultats d’examens sur un petit bout de papier dans un coin ».
Après quelques baptêmes en plongée bouteille, puis en apnée, la curiosité a fait le reste. La physiologie de l’apnée, surtout, la fascine : « L’apnée me rend plus curieuse finalement que la plongée-bouteille, parce que c’est moins étudié, parce que ça pose plus de questions sur la physiologie humaine et sur ses limites. » Elle reconnaît aussi, avec un sourire, qu’il y avait « un petit peu d'esprit de contradiction », histoire de ne pas suivre exactement les traces de son oncle.
Marie est une anomalie dans le paysage médical belge : les médecins du sport hyperbare se comptent sur les doigts d’une main. À Bruxelles, ils seraient deux ou trois. Sa patientèle reflète naturellement cette rareté. Elle suit aussi bien des compétiteurs que des amateurs, et même des adeptes du mermaiding. « Au final, j’ai plus d’apnéistes que de plongeurs bouteilles dans ma patientèle », constate-t-elle. Elle en voit défiler deux à trois par semaine, soit entre 120 et 150 par an.
Les projets d’une “bébé docteure”
Malgré son expertise incontestable, Marie Hechtermans se décrit humblement comme une « bébé docteure ». Après dix années de pratique, menées en parallèle avec la création et la gestion d’un cabinet médical pluridisciplinaire, elle revendique un virage : « Mon projet sur 2026–2027, c’est de me reposer un petit peu au niveau de la clinique… pour pouvoir prendre plus de temps d’études, aller lire des bouquins, faire des conférences, des congrès, venir découvrir des nouvelles choses, prendre aussi le temps d’aller en compétition avec les athlètes, développer ma pratique personnelle… pour pouvoir rebondir derrière. Je pense que là, je suis à ce tournant. »
Le plan est clair : se former davantage en physiologie respiratoire de l’effort — pour les apnéistes, mais aussi pour les coureurs — et développer des projets de recherche.
Une maxime professionnelle s’impose : « Il faut faire ça de temps en temps quand on est médecin, parce que sinon, à la fin, on devient mauvais. »
Les sujets ne manquent pas, notamment ceux laissés en jachère : le lien entre apnée et ménopause, ou plus largement la physiologie féminine dans le sport. Un domaine où, selon elle, la recherche est cruellement insuffisante.
La “santé bleue” : prescrire la nature, un paradoxe contemporain
La santé bleue — ou blue health — désigne les bienfaits physiques et mentaux liés à la proximité, l’immersion ou la contemplation d’étendues d’eau naturelles (mer, lacs, rivières).
Ce concept scientifique repose sur un constat clair : l’eau apaise, régule, soigne.
Pour Marie Hechtermans, le sujet ne souffre d’aucune hésitation : « C’est une réalité scientifiquement bien étudiée : le contact avec l’eau, c’est quelque chose qui nous fait du bien. Je pense que c’est même plus que ça : c’est le contact avec la nature. »
Elle pointe pourtant un paradoxe moderne : « Il y a une espèce de tristesse à se dire qu’aujourd’hui, il faut prescrire aux gens des trucs qui sont des trucs d’humains normaux : aller se promener dans la forêt, respirer de l’air pur et mettre ses papattes dans la mer. »
Pour elle, la prévention ne se limite pas aux bilans biologiques : « Ce n’est pas que faire des prises de sang et des électrocardiogrammes. C’est aussi proposer aux gens des façons de vivre qui vont leur permettre d’être en meilleure santé physique et mentale à travers le temps. »
À l’échelle collective, elle y voit un enjeu politique majeur : « Faire des études, continuer à chercher, montrer les bienfaits du contact avec l’eau et la nature… pour appuyer des politiques de santé publique, mais aussi de la politique tout court. Dire : un humain, pour être bien dans son milieu naturel, il lui faut ça et ça. Et peut-être que là, pour l’instant, on n’est pas en train de partir dans le bon sens. »
Vers un réseau des soignants de l’eau : l’idée d’un “livre bleu”
Lorsque l’idée d’un statut symbolique pour les professionnels de santé au sein d’AIDA Belgium — un « livre bleu » à porter à l’INAMI — est évoquée, Marie réagit en bâtisseuse de réseaux : « Il faudrait mettre en contact les soignants qui s’intéressent à l’eau et aux bienfaits de l’eau… C’est une faiblesse en Belgique : on est peu en réseau parce que souvent en première ligne, et on travaille chacun de notre côté. »
Elle imagine une dynamique collective : une table ronde, un groupe de travail mêlant soignants et professionnels de l’eau, un espace pour brainstormer, partager, faire évoluer les pratiques; puis porter ces avancées vers le politique.
Sur l’apnée en particulier, elle reste lucide : « En termes de prévention en apnée… je me calque sur ce qui est proposé en plongée bouteille. On manque de preuves scientifiques. Ça serait intéressant de réfléchir à plusieurs, parce qu’on est plus intelligents quand on est plus nombreux. » Son message est clair : rassembler, mutualiser, structurer. « Est-ce qu’on peut mettre tout ça dans un shaker, mélanger un bon coup et voir ce qui en ressort ? Parce que c’est un sport émergent et qui fait du bien aux gens, donc il faut développer des choses. »
Une vision qui s’accorde parfaitement avec ce qu’elle considère comme la force de l’apnée : « La capacité de créer des communautés très fortes. »
Femmes, recherche et néant scientifique
Quand on aborde la question « apnée et femmes », son constat est sans détour : « Il n'existe littéralement même pas trois bouquins et demi sur le sujet. Les labos de recherche sont très peu nombreux, la majorité ont été fermés par Trump, en plus, ça n’aide pas. Ça a un impact sur la recherche de façon générale et sur la recherche différentielle entre les genres et sexes… »
Le vide scientifique est immense, et les enjeux physiologiques, eux, bien réels.
L’apnée belge : moins de solitudes, plus de transferts
Son diagnostic organisationnel est typiquement belge : « Dans le domaine sportif, chacun fait son truc de son côté, et tout le monde réinvente constamment la roue. » Elle propose une autre voie : plus de communication, plus de contacts, créer des fédérations, attirer les adeptes autour de pratiques proches, même si les noms diffèrent, partager les idées, transmettre les bonnes pratiques, mutualiser les formations.
Elle refuse l’uniformisation naïve, mais souhaite éviter les écueils déjà rencontrés :
« Éviter aux gens de tomber dans les trous dans lesquels d’autres sont tombés. »
Et elle revient à la force communautaire : « Aller chercher qui fait quoi en Wallonie, en Flandre, à Bruxelles ; mettre tout ça dans un shaker et mélanger un bon coup. »
Ce qui tombe bien: c’est précisément ce à quoi AIDA Belgium s’attelle actuellement.
Ouvrons ensemble le “Livre bleu”
Dans les années à venir, il se pourrait bien que l’on croise Marie sur le circuit de compétition belge, ou qu’elle vienne « faire un petit coucou » dans les piscines du pays comme médecin spécialiste, mais également comme chercheuse.
Rejoignez le mouvement : construisons ensemble le Livre Bleu de la santé aquatique.
À toutes celles et ceux qui nous lisent : si vous avez des questions santé liées à l’apnée, des idées de prévention, des pistes de recherche ou l’envie de participer à une table ronde « santé bleue », manifestez-vous. C’est maintenant que tout commence.
Nous lançons aujourd’hui une dynamique collective pour faire émerger un Livre Bleu, un document de référence capable de porter à l’INAMI la voix des sirènes, des poissons et des spécialistes de soins de la santé bleue de tous horizons.
AIDA Belgium a créé deux nouveaux statuts :
adhérents sympathisants,
professionnels de soins de santé.
Ces statuts existent pour une raison simple : nous rassembler.
Dès aujourd’hui, unissons nos forces pour faire passer nos avancées à un niveau supérieur. Inspirons-nous des initiatives déjà mises en place ailleurs en Europe, partageons nos pratiques, construisons des ponts entre régions et disciplines, et faisons progresser la santé aquatique sur notre territoire.
L’eau crée des communautés fortes. À nous de transformer cette force en action.


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